dimanche 10 octobre 2010

Appropriation de soi

Aujourd’hui se propagent le stress, le harcèlement, la perte de sens et la souffrance dans le monde du travail. À l’échelon individuel, comment se protéger contre les méfaits de l’organisation du travail ? Comment parvenir à préserver une parcelle de soi-même, rester maître de son temps et résister à l’aliénation ?

Philosophie Magazine (mensuel numéro 39, mai 2010) répond à ces questions dans son dossier : « Le travail nuit-il à la santé ? ».

Abus d’investissement
« La volonté de s’accomplir coûte que coûte dans son travail peut avoir des effets pervers. Ainsi l’aliénation peut-elle naître d’une confiance trop naïve dans les puissances bienfaisantes du labeur, conduisant à en espérer davantage qu’il ne peut apporter. Cette tendance à tout vouloir de son travail est flattée par de nombreux managers. En offrant à leurs employés des conditions confortables et la possibilité de progresser rapidement en termes de carrière et de salaire, ils encouragent les individus à tout donner, au risque de leur vie privée et de leur santé. » (Michel Eltchaninoff, p. 55)

Attentes irréalistes à l’égard du travail
« Pourquoi le travail aurait-il pour effet de nous isoler, de nous affaiblir, de nous abattre ? Précisément parce que nous ne comptons pas sur lui uniquement pour gagner de l’argent. Nous en attendons des satisfactions personnelles et sociales, un moyen d’apprendre, de nous améliorer, de nous émanciper. L’aliénation est le nom de cet immense espoir déçu. » (Michel Eltchaninoff, p. 48)

Beauté intrinsèque de tout travail
« La solution serait d’affronter la réalité et les finalités de son travail, quitte à emprunter, si c’est possible, une autre voie. À moins de rabaisser ses prétentions et d’apprendre à respecter, dans les tâches les plus humbles et apparemment les plus absurdes, la beauté intrinsèque de tout travail. » (Michel Eltchaninoff, p. 55)

Réalisme et pessimisme
« Une certaine dose de réalisme ou de pessimisme sur les vertus du travail peut contribuer à nous rendre plus heureux. » (Alain de Botton, philosophe, p. 43)

Se tourner vers la philosophie
« De façon générale, les philosophes ont toujours été méfiants vis-à-vis du travail, notamment physique et servile. Ils ont aussi continûment mis en garde leurs semblables contre la médiocrité d’une vie qui serait tout entière dévolue à la survie ou à l’accumulation de richesses. À côté des nécessités économiques, les philosophes n’ont de cesse d’affirmer la nécessité de la contemplation et de la réflexion gratuite, pour que la condition humaine soit vraiment accomplie et digne d’être vécue. » (Alexandre Lacroix, rédacteur en chef, p. 39)

Temps privé
« La fin de l’aliénation dépend donc à la fois des conditions objectives de travail et de notre rapport intime à nos tâches. Ainsi savoir résister au désir de découvrir ses messages en temps réel ou respecter le temps privé permet-il, au moins dans un premier temps, de réduire cette aliénation qui touche à notre conscience elle-même. » (Michel Eltchaninoff, p. 52)

Une activité parmi tant d’autres
« Travailler est une nécessité, mais aussi, ne l’oublions pas, une immense fatigue. Il ne faudrait pas que cette activité coupe court à tous nos rêves, envahisse à chaque instant notre conscience, dirige nos émotions. Si notre survie dépend de notre obéissance aux diktats de l’univers professionnel, la vie est ailleurs. » (Alexandre Lacroix, rédacteur en chef, p. 39)

Voies multiples pour exprimer ses talents
« Bien travailler, prendre du plaisir dans son travail n’a pas toujours besoin d’être fait en référence à un but ultime grandiose. (...) Nous exagérons l’idée que seuls certains métiers donnent des gratifications. Les voies pour exprimer ses talents sont multiples. » (Alain de Botton, philosophe, p. 43)

À lire :

Honneth, Axel, La société du mépris, Paris : La découverte, 2006
Marx, Karl, Manuscrits de 1844, Paris : Flammarion, 2008
Stiegler, Bernard, Pour une nouvelle critique de l’économie politique, Paris : Galilée, 2009

jeudi 24 juin 2010

... la terre tourne plus vite...

Scruter
les abyssales langueurs
des escaliers d’acier bleui du temps
à la recherche d’un centre.

Faucher
les ombres vides
dans l’obscurité striée de rouge
d’une lamentable vie lamentée.

Renouveler l’œil
Désherber la lumière
dans une prairie de miroirs
Emplir ses bras de lointains clairs

Découvrir son rêve
d’un geste de la main
au cœur à corps ardent
des intervalles du silence

Toujours se hâter
car l’âge avançant,
la terre tourne plus vite...
... jusqu’au bout de l’envers.

– Poème de Jean-Louis MILLET

lundi 3 mai 2010

Apprendre à lâcher prise

Tout le monde aspire au bonheur, mais le stress intense dans lequel on vit nous empêche de goûter pleinement une vie heureuse. On a même souvent l’impression que le bonheur n’est pas pour nous. Or, il ne faut pas oublier que le bonheur réside, non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de nous.

Une des principales causes du stress est ce désir de tout contrôler, non seulement les événements, mais aussi la vie des gens qui nous entourent. Quoi de plus valorisant pour l’ego que de dominer et contrôler les autres ? Cette attitude entraîne inévitablement des conflits, car personne n’aime se faire dominer ou dicter une ligne de conduite. On ne peut également contrôler tous les événements, car la vie est faite d’une suite d’imprévus sur lesquels nous n’avons aucun contrôle.

On retrouve chez les gens qui aiment contrôler, une volonté que tout soit fait selon leurs goûts. Leur désir de tout contrôler est si fort qu’il les pousse à en faire toujours plus afin de donner l’impression qu’ils sont indispensables. Ce faisant, ils s’épuisent, autant physiquement que mentalement, car ils vivent sous une tension constante.

On peut exercer un contrôle sur sa propre vie, mais pas sur la vie en général. Pour vivre heureux et en harmonie, il faut accepter les gens tels qu’ils sont ainsi que les événements que nous ne pouvons contrôler. Pourquoi s’en prendre à la température, aux bouchons de circulation, aux files d’attente, etc. Nos sautes d’humeur n’y changent rien. Elles ne font que nous rendre plus agressifs et plus stressés. D’où la nécessité de lâcher prise.

En apprenant à lâcher prise, on apprend à vivre en harmonie avec les gens et à composer avec les événements. On permet à notre sagesse intérieure de s’exprimer et, à la longue, on y gagne en sérénité. Dans cette optique, on ne se laisse pas déstabiliser par les difficultés de la vie. En développant une réaction saine face aux événements, on acquiert une philosophie indispensable pour faire face à toutes les situations.

Références :

Lamarre, Dolorès, Le temps de lâcher prise : s’ouvrir à la connaissance de soi, Montréal : Quebecor, 2009
Poletti, Rosette et Barbara Dobbs, Se désencombrer de l’inutile, Genève : Jouvence, 2008
Portelance, Colette, Les 7 étapes du lâcher-prise, Montréal : Éditions du Cram, 2009

jeudi 29 avril 2010

Françoise Hardy : Mon amie la rose

Seize ans après le Déclin de l’empire américain (1986), Denys Arcand réalise Les invasions barbares (2003), un film qui réunit les mêmes personnages que le Déclin et qui, comme celui-ci, connaît le succès au Québec et ailleurs dans le monde. Dans Les invasions barbares, Arcand décrit les méandres de l’agonie de Rémi, un professeur d’histoire assez porté sur la chose qui, atteint d’un cancer incurable, vit ses derniers moments. Ne nous attardons pas sur cet excellent film pour nous consacrer sur sa fin qui nous montre Rémi alité, entouré de ses amis. Là, devant les yeux ébahis de ses camarades, il raconte que, pendant toute sa vie, il s’est endormi le soir avec, dans son lit, les plus belles femmes du monde. Parmi ces femmes, le nom de Françoise Hardy figure en tête de liste. C’est d’ailleurs sur la chanson L’amitié que se clôt ce film, une fort jolie chanson, d’ailleurs, un véritable hommage à l’amitié, cette forme privilégiée de la relation humaine.

François Hardy représente à mes yeux l’archétype de la féminité française telle qu’on se l’imaginait à la fin des années 1960. À compter de l’âge de douze ans, je pensais aussi à elle, le soir, avant de m’endormir. Plus tard, à l’âge adulte, j’ai fini par l’oublier comme on oublie toujours, ingrats que nous sommes, nos premières amours pour les remplacer par d’autres qui, en fin de compte, n’en valent pas vraiment la peine. Puis elle a fini par épouser Jacques Dutronc, ce qui a vraisemblablement eu pour effet de décourager les amoureux les plus tenaces...

En toute honnêteté, à l’exception de Tous les garçons et les filles de mon âge, je ne connais pas bien les chansons de François Hardy. Après le visionnement des Invasions barbares, j’ai écouté L’amitié sur YouTube, de même que Voilà. Mais c’est Mon amie la rose qui retient toute mon attention. Après plusieurs écoutes, c’est celle-ci que j’ai envie de partager avec vous. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’une chanson étonnante pour une jeune fille d’à peine vingt ans, assez superficielle au premier abord. Étonnante parce que Mon amie la rose aborde le thème, assez rare dans la chanson de variété, du vieillissement et de la mort. Voici ses dernières strophes :

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin
La lune cette nuit
A veillé mon amie
Moi en rêve j’ai vu
Éblouissante et nue
Son âme qui dansait
Bien au-delà des nues
Et qui me souriait

Crois celui qui peut croire
Moi, j’ai besoin d’espoir
Sinon je ne suis rien
Ou bien si peu de chose
C’est mon amie la rose
Qui l’a dit hier matin

Étonnant - n’est-ce pas ? - de regarder une jeune femme, qui a toute la vie devant elle, chanter qu’elle est bien peu de chose et qu’elle finira poussière... Du coup, elle me plaît à nouveau, cette Françoise Hardy.

Je vous invite à écouter Mon amie la rose :



Françoise Hardy, qui est une excellente parolière, n’a toutefois pas écrit Mon amie la rose. C’est Cécile Caulier qui l’a faite pour elle en 1964.

– Billet de Daniel Ducharme

lundi 15 mars 2010

Le sourire d’Hélène Châtel

Je suis archiviste. En soi, cela n’a pas vraiment d’importance pour la compréhension de ce récit, si ce n’est que cela en constitue le point de départ, l’élément déclencheur qui a fait ressurgir dans mon esprit le sourire d’Hélène Châtel.

En tant qu’archiviste, je suis chargé entre autres choses d’analyser les calendriers de conservation des organisations soumises à la Loi sur les archives. Au Québec, cette loi oblige les organismes publics à faire approuver ces calendriers par Bibliothèque et Archives nationales du Québec, institution dont je suis à l’emploi depuis quelques années. Sans entrer dans des détails fastidieux, disons simplement qu’il s’agit de tableaux de gestion dans lesquels sont établies des durées de conservation en fonction des grandes séries de dossiers qui ont cours dans les organisations. Mais ce qui intéresse au premier chef mon institution, c’est que dans ces tableaux se trouvent également consignées les décisions relatives au sort final des documents une fois les délais écoulés : élimination ou versement, c’est-à-dire destruction ou conservation permanente à titre de patrimoine documentaire de la nation.

En novembre dernier, je travaillais à l’analyse d’un calendrier de conservation en provenance d’une commission scolaire de l’est de l’île de Montréal. Il s’agissait d’une règle qui s’appliquait aux documents produits dans les écoles primaires. Elle indiquait que les dossiers des élèves ayant fréquenté l’école primaire avant 1970 pouvaient être éliminés à l’exception de ceux portant des noms de famille commençant par les lettres D, M et S. Cette règle de tri, que l’on n’applique guère aujourd’hui, n’a qu’un seul avantage : conserver un nombre relativement de restreint de documents parmi une grande série de dossiers de même nature. En me penchant sur cette décision, je me rendis soudain compte que mon propre dossier échapperait au couperet puisque mon nom - Dumas - commence par la lettre D. Par contre, celui d’Hélène Châtel, qui avait fréquenté l’école Sainte-Élisabeth en même temps que moi, allait être envoyé à la déchiqueteuse. Hélène, mon Hélène, la meilleure de la classe, allait donc mourir une seconde fois.

Et c’est ainsi que, subrepticement, tout me revint en mémoire.

***

J’allais sur mes neuf ans lorsque, en 1965, je commençais ma troisième année d’école primaire à Sainte-Élisabeth, une petite école de la 6e avenue à Pointe-aux-Trembles. Pour la première fois, les classes étaient mixtes. Dès les premiers jours, je remarquai la présence d’une petite fille aux cheveux châtains légèrement ondulés, aux yeux couleur noisette, aux lèvres charnues, au nez fin. Elle était assise sur le deuxième banc de la première rangée, sur la gauche. La maîtresse m’ayant assigné le cinquième banc de la première rangée de droite, je voyais Hélène de profil, légèrement en plongée. Tout de suite, je tombai éperdument amoureux d’elle.

Quelque chose d’étrange émanait de cette petite fille. Un air grave qui contrastait avec sa taille délicatement menue. Première de la classe, elle réussissait dans toutes les matières sans manifester le moindre effort. Elle répondait sans vanité aucune aux questions que posait madame Fréchette, la maîtresse. Elle ne levait jamais la main pour signifier qu’elle connaissait la réponse à une question. La maîtresse, après avoir fait en vain le tour des élèves, se tournait vers elle, d’un air plutôt blasé, et disait : « Hélène ? » Et cette dernière donnait la réponse sans enthousiasme, avec sa voix douce, à la sonorité mi-aiguë mi-grave, quasi monocorde en somme.

Hélène fut mon premier amour, mon premier grand amour. Un amour fou, en quelque sorte. La nuit, dans mon lit, je prononçais son nom, que je trouvais exquis. Collant mon visage contre l’oreiller, je m’exerçais à reconstruire son image. Puis je m’endormais, rêvant qu’à vingt ans j’allais la retrouver, l’épouser, lui faire des enfants. Le lendemain, je l’observais à l’école, de loin, en me promettant de corriger mes erreurs de physionomiste la nuit suivante.

Pour la conquérir, j’entrepris de mieux travailler à l’école. Après le repas du soir, je sortais mes cahiers fripés et repassais tout ce que j’avais appris dans la journée. Parfois, étonnée, ma mère me demandait : « Tu ne vas pas jouer dehors avec tes amis ? » Et moi, levant à peine la tête, je lui répondais : « Non, Maman, j’ai du travail. » Mais, en dépit de mes efforts, je n’ai jamais réussi à occuper le même rang qu’Hélène. Néanmoins, l’amour que je lui vouais me propulsa, me galvanisa, au point que j’obtins le troisième rang au deuxième trimestre de cette année-là. Cela fit la gloire de ma mère, la fierté de mon père... et l’envie de mes frères !

***

Tout ce qui monte redescend, dit-on. Dans mon cas, il serait plus juste de parler de chute ou de dégringolade. En effet, un jour de février 1966, alors que j’étais sans doute trop sûr de moi, je me fourvoyai complètement dans un contrôle d’arithmétique, inscrivant la réponse du deuxième problème à l’emplacement du premier et continuant à me tromper un peu partout. En dépit de mes explications et de mes « mais, Madame... », la maîtresse m’obligea à rester après la classe pour reprendre un à un tous les problèmes. J’en fus abasourdi car, de ma vie, il ne m’était jamais arrivé de rester à l’école après les heures de classe. Première humiliation. Pour m’aider à résoudre les exercices d’arithmétique, madame Fréchette demanda l’aide d’Hélène, mon Hélène dont, du haut de mes neuf ans, j’étais amoureux à en perdre haleine... Deuxième humiliation. Et comme si tout cela n’était pas assez, j’éclatai en sanglots, au moment où Hélène s’approcha de mon pupitre. On eut dit un petit ange dont le moindre pas semblait soulevé par la grâce. Voyant mon désarroi, la maîtresse vint me calmer et fit asseoir Hélène à mes côtés. Celle-ci, de sa voix mi-aiguë mi-grave, quasi monocorde en somme, mit fin à mon supplice en me donnant rapidement les réponses. Alors moi, pleurnichant doucement sans oser la regarder, animé par l’indignation que procure toute injustice, j’écrivis les réponses qu’elle me donnait, conscient qu’elle faisait en quelque sorte les exercices à ma place. Et conscient aussi que, en faisant montre de compassion à mon endroit, Hélène me prouvait combien elle était supérieure à tous les autres, y compris moi-même, bien entendu...

Une fois que j’eus recopié les problèmes au propre sur ma feuille d’exercices, Hélène se leva silencieusement et, avant de quitter la classe, m’adressa un petit sourire en coin, comme pour s’excuser de l’humiliation que la maîtresse venait de m’infliger. Pas un mot. Juste ce petit sourire en coin. Mais je le vis, ce sourire, car précisément à ce moment-là, j’osai lever la tête pour la regarder. J’aperçus alors le visage d’Hélène qui, en souriant, s’illumina pendant quelques secondes, laissant apparaître de jolies fossettes aux joues. Je vis ce simple petit sourire en coin, ce sourire fugace, si limité dans l’espace et dans le temps, ce sourire comme une arme qui vint, par le simple fait d’exister, anéantir toute l’injustice du monde, éradiquer tout le mal de la planète, ce sourire qui, enfin, me laissa croire à nouveau en l’humanité des hommes et des femmes, grâce à ce qu’il révéla : connivence, complicité, solidarité - des mots dont j’ignorais la signification exacte, mais dont je comprenais soudain la portée.

Pantois, encore sous le choc, je ramassai mes affaires et rentrai sans tarder à la maison, illuminé par ce sourire qui resterait à jamais gravé dans ma mémoire. Mona Lisa pouvait aller se rhabiller : le sourire d’Hélène Châtel, que je reçus comme une grâce en février 1966, changea le cours de mon existence.

***

Hélène habitait sur la 5e avenue, au sein d’une famille qui comptait une quantité innombrable d’enfants. Un peu plus tard, j’ai connu un de ses frères et deux de ses sœurs, mais elle, elle me fut toujours inaccessible. À la rentrée de septembre 1966, les garçons n’étaient plus avec les filles et, de toute façon, Hélène fréquentait une autre école. Je ne la revis donc que très rarement, mais chaque fois, quel que fut mon amour du moment, je tressaillais à sa vue. Cependant, jamais je n’osai l’approcher, lui parler. Seulement la regarder, de loin.

Je me souviens qu’un jour, alors que j’allais sur mes treize ans, je venais de me faire brutalement plaquer par Lucie Pagé, ma première copine. En rentrant à la maison, le cœur lourd, les yeux rougis par des larmes, j’aperçus Hélène de l’autre côté de la rue. Elle me jeta un regard et, dans son regard, j’ai cru comprendre qu’elle savait ce qui venait de m’arriver. Et avant qu’on ne s’éloigne trop l’un de l’autre, elle m’adressa encore une fois un petit sourire en coin, le même sourire qui avait illuminé mon existence le jour du contrôle d’arithmétique.

Je me souviens aussi que, deux ans plus tard, alors que je venais de subir une autre défaite amoureuse, auprès de Chantale Legendre (Chantal avec un e, comme on l’écrivait à l’époque), je la rencontrai par hasard à la sortie de la polyvalente Daniel-Johnson, école que fréquentait Chantale, et Hélène aussi. Encore une fois, elle me fit grâce de ce sourire en coin, ce même sourire, toujours, qui, en soulevant le monde, me redonna confiance en l’avenir. Pourquoi alors n’eus-je pas le courage de m’approcher d’elle pour lui dire : « Tu as raison, Hélène. Cette fille n’en vaut pas la peine, ne vaut pas ma peine. Seul compte le fait qu’à vingt ans je reviendrai te chercher pour que nous unissions nos destinées... » Sans doute n’étais-je pas aussi fou à quinze ans que je l’étais à neuf...

***

À la fin de mes études secondaires, je perdis Hélène de vue jusqu’au jour où j’entendis à nouveau parler d’elle. J’appris par mon amie Céline qu’elle venait de se suicider en se jetant devant le métro, un vendredi soir. À ce souvenir, je relis aujourd’hui le journal intime que je tenais à l’époque, journal dont voici un extrait :

Jeudi, 3 novembre 1977 - Je suis allé au collège du Vieux-Montréal où j’avais rendez-vous avec Céline. Je l’ai rencontrée, puis nous sommes allés au Robutel. Après, nous sommes allés nous promener en ville, puis Céline m’a accompagné jusqu’à l’université. C’est là qu’elle m’a annoncé une chose qui ne cesse de me tenailler depuis. Il s’agit d’une mortalité, une fille que j’ai connue jadis : elle s’appelle Hélène Châtel. Ce seul nom évoque en moi une partie de mon enfance [...]. Et elle est morte de quelle façon ? Vendredi dernier, soit le 28 octobre, elle s’est suicidée dans le métro. Je ne veux pas jouer un mélodrame, mais cela m’affecte énormément. J’aurais aimé la revoir, lui dire que je l’ai aimée secrètement pendant plusieurs années quand je n’étais qu’un enfant. Peut-être aurait-elle renoncé à son projet suicidaire ? J’ai vingt et un ans, maintenant. L’âge où je voulais aller la chercher.

***

Trente ans ont passé depuis que je n’ai plus vingt ans. Et voilà qu’Hélène, la petite fille tant aimée de mon enfance, m’est revenue en mémoire. En fait, je n’avais jamais su exactement ce qui s’était passé. À l’époque, Céline m’avait vaguement dit qu’elle s’impliquait à fond dans le milieu de la danse et qu’elle avait connu une déception amoureuse. Un homme en qui elle aurait investi toute sa confiance l’aurait abandonnée, ou quelque chose comme ça. Une déception amoureuse peut-elle vraiment conduire quelqu’un à s’enlever la vie ? Et dire que moi, à chacune des déceptions amoureuses qui ont parsemé mon existence (et Dieu sait si j’en ai connues entre 13 et 35 ans !), c’est le sourire d’Hélène qui me donnait le courage de passer à travers.

L’image de la fillette de neuf ans - cheveux châtains ondulés, yeux couleur noisette, lèvres charnues, nez fin - est toujours imprimée dans mon cœur, même après quarante années. Et elle le sera sans doute jusqu’à ma mort. Je n’ai jamais pu oublier cette petite fille qu’après tout je n’ai jamais vraiment connue. Je sais simplement que son regard désolé, ce petit sourire en coin, le jour où elle a fait mes exercices de calcul alors que j’étais en larmes, ne me quitteront jamais.

Le sourire d’Hélène Châtel est le bouclier contre les coups durs que la vie ne manque jamais de m’asséner. Ce n’est ni une arme blanche ni un poing américain. Un sourire de fillette, c’est tout. Un sourire qui aide à vivre.

- Nouvelle de Daniel Ducharme

Cette nouvelle a été publiée dans la revue Virages, no 42 (hiver 2008), p. 15-21.

lundi 14 décembre 2009

70 ans !

Soixante-dix ans déjà déjà, mais une vie hors du commun
Une riche existence vécue malgré tout haut la main
Même si, tout jeune, les méchants m’ont dit : « Haut les mains »
Car j’ai trouvé l’âme, sœur et elle et moi on est comme un.

En vrai festoyeur, je remettais tout ce qui est futile à demain
Et j’ai passé mes nuits sans jamais me soucier du lendemain
Certaines ont été blanches, d’autres noires sur mon chemin
Mais avide d’émotions toujours j’ai saisi ce présent à deux mains.

J’ai aimé la beauté, l’amour, les chats, et tout ce qui est humain
J’ai tremblé, j’ai vibré, j’ai chanté pour une rose ou un jasmin
J’ai frissonné pour un sourire et frémis pour des lèvres de carmin
Pour un cœur de refugié, jamais rien pour moi n’a été surhumain.

Bien des êtres ont meublé ma vie, la plupart quittés à mi-chemin
D’autres sont restés dans le salon de mes souvenirs de gamin
De ma courte période vécue à Paris, à Barbes et Saint-Germain
Au Château de Laversine, là-bas, non loin de Saint Maximin.

Soixante-dix ans et ma peau défraîchie ressemble à un pâle cumin
Aujourd’hui, elle est pigmentée et sèche comme un parchemin
La vieillesse chaque jour a pour moi quelque chose d’inhumain
Heureusement qu’il y a les copains et les amis comme appuie-mains.

Alors ensemble, chers proches et intimes, compagnons de chemin,
Levons nos verres, ripaillons gaîment comme le faisaient les Romains
La vie est courte, profitons-en, car bientôt elle sera pour nos benjamins
Laissons-pour après-demain ce que la vie reprend en un tournemain.

– Poème de Michaël Adam

lundi 2 novembre 2009

Thierry Cabot

Né le 30 mars 1958 à Toulouse, titulaire d’un DESS "Responsable de Formation d’Adultes", je suis l’auteur d’une oeuvre poétique intitulée : "La Blessure des Mots".

Dans une veine souvent lyrique, j’explore à travers elle les replis de l’âme humaine, qu’il s’agisse de foi, d’amour, de déréliction, de révolte, de finitude ou de célébration de la vie.

Attaché à la fois aux pouvoirs de l’image et à la densité de l’émotion, soucieux de cultiver tant le rythme que la musicalité de la langue, je privilégie l’utilisation du vers régulier (vingt textes seulement dérogent à cette règle) et, parmi les formes fixes, j’ai une prédilection pour le sonnet.

Ma devise est : "faisons rayonner tous les possibles".

vendredi 10 juillet 2009

Analyse du stress

Lorsqu’on analyse les causes du stress, on réalise que celles-ci ont beaucoup évolué au cours du dernier siècle. Les statistiques démontrent que malgré les nettes améliorations au niveau des conditions de travail, les gens travaillent de plus en plus et doivent faire face à un stress de plus en plus important. La société dans laquelle on vit nous oblige à penser davantage, à travailler plus fort et à réussir dans tout. Au nom du progrès, on s’est créé un nouvel état appelé le stress.

Pourtant le stress cause de grands dommages. Face à un danger imminent, la sécrétion hormonale et le niveau d’adrénaline augmentent considérablement, entraînant une irrigation moins importante du cerveau, tout en mettant les sens en alerte. Sous un stress quotidien, le corps réagit de la même façon mais l’état d’alerte, qui se transforme souvent en lutte intérieure, peut se prolonger indéfiniment. Cela peut causer des troubles physiques importants ou des désordres mentaux.

Les symptômes liés au stress varient beaucoup d’une personne à une autre et ils peuvent être déclenchés pour diverses raisons. Généralement, le stress se manifeste sous une forme de douleur qui indique que quelque chose doit cesser. La plupart du temps, lorsqu’on est stressé, un problème, même banal, peut sembler insurmontable tout comme une petite tâche peut porter au découragement. Certains se sentent continuellement épuisés, tandis que d’autres se créent des maladies imaginaires ou entrent dans des rages folles. Il ne faut jamais considérer le stress comme faisant partie du quotidien, ni comme un moyen de s’attirer la sympathie des autres.

La première étape pour combattre le stress est de reconnaître qu’il est la conséquence de notre mode de vie et de notre propre attitude. Lorsqu’on est trop exigent envers soi-même, tout ce que l’on fait peut être une cause de stress. On entend souvent les gens dire qu’ils travaillent mieux sous pression. Il y a là une part de vérité, mais lorsque la production d’adrénaline atteint un certain niveau, la pression entraîne inévitablement du stress. En tenant compte de nos limites, on peut réussir, mais en allant au-delà, on déclenche une vague de stress qui risque de nous emporter.

Les malaises dues au stress se manifestent sous forme de symptômes physiologiques ou psychologiques. Voici quelques signes révélateurs :

La solitude

On se sent isolé de sa famille, de ses amis et on a le sentiment d’être seul au monde.

L’insécurité

On se sent insécure en présence de gens avec qui on se sentait à l’aise. On peut croire que l’on est constamment jugé ou critiqué par les autres.

L’incapacité de se concentrer

Il devient difficile de se concentrer sur son travail, sur une tâche, etc.

Le désintéressement

On ne s’intéresse plus à ceux qui nous entourent ni à ce qui nous intéressait auparavant.

La fatigue et les troubles du sommeil

Bien que l’on se sente constamment fatigué, on n’arrive pas à trouver le sommeil.

Les pleurs et les sautes d’humeur

Le fait de pleurer souvent est un des symptômes les plus courants. On passe par des phases de grande joie à des phases d’abattement.

L’impatience et l’irritabilité

On peut sortir de ses gonds pour des raisons insignifiantes ou s’en prendre aux autres pour des peccadilles.

La nervosité

On ne peut rester sans rien faire, on se tourne les pouces, se ronge les ongles et on bouge constamment.

L’obsession du travail

On se réfugie dans le travail d’une façon désordonnée.

La compulsion

On ne peut s’abstenir de trop manger, boire, fumer ou de faire des achats d’une façon compulsive.

La perte d’appétit

La nourriture n’a plus d’attrait. On n’arrive plus à avaler quoi que ce soit.

La peur du silence

Le silence nous met dans un tel état que l’on éprouve le besoin de parler sans arrêt en présence de gens ou de laisser la radio ou la télévision en marche.

L’obsession de l’apparence

On focalise trop sur son apparence, sur le besoin d’entamer sans cesse des régimes, etc.

Finalement, on peut reconnaître que la vie puisse être stressante, sans que cela nous affecte trop. Il faut apprendre à respecter nos besoins et nos capacités afin de mieux contrôler le stress. Aucune personne n’est obligée de subir le stress et nous avons tous la capacité de le tenir en échec. Il ne tient qu’à nous de prendre les moyens pour l’éviter.

À lire :

– George, Mike, La Relaxation, Relâcher les tensions, Vaincre le stress, Libérer son esprit, Paris : Éditions Le Courrier du Livre, 2003