Quand enfant je rentrais de l’école, je demandais souvent à ma mère pourquoi je bégayais. Elle me répondait toujours : « Tu ne bégaie pas, tu hésites. » Si cela atténuait mon angoisse, cela ne m’aidait en rien à faire face à mes camarades qui, comme on peut s’en douter, ne saisissaient pas la nuance entre un bègue et un… hésiteur ! Aussi avais-je droit quotidiennement à toutes sortes de blagues comme, par exemple, celle-ci : « Eh Dany, as-tu une minute ? J’aimerais te parler une seconde… » En classe, histoire d’éviter les rires des camarades, je me taisais autant que possible. Bien entendu, quand l’enseignant me pointait du doigt pour m’interroger, j’étais saisi de terreur pendant quelques secondes avant de répondre… Heureusement, la plupart des mes professeurs faisaient preuve d’empathie… au point que l’un d’entre eux, je me souviens, ne m’interrogeait jamais !
Oui, je sais, cela vous fait sourire… et je ne m’en formaliserai pas ! Tout comme je ne m’en formalisais pas trop quand on me lançait ce genre de vannes en ma jeunesse. Après tout, j’étais bègue. Par ailleurs, dans ma vie de bègue, j’ai appris très tôt à mépriser ces gens-là, les jugeant indigne de mon amitié. Jamais aucun d’entre eux n’est devenu mon ami. Exagérément, sans doute, je les rayais mentalement de la carte de l’humanité, convaincu qu’aucun de ceux qui se moquaient de moi, qui s’amusaient à m’imiter, n’arriverait à quelque chose de valable dans la vie. Bref, mon mépris agissait en moi comme une arme silencieuse, certes, mais très efficace pour le maintien de mon estime de moi.
En fait, ce qui m’a toujours attristé dans ce handicap a peu de choses à voir avec les blagues qu’on pouvait me faire à l’occasion. Généralement, je n’y portais pas trop attention, compte tenu que ceux qui les faisaient n’avaient guère d’importance à mes yeux et, qui plus est, ne faisaient pas partie de mes amis. Non, ce qui me chagrinait le plus concernait l’air idiot que le bégaiement m’apportait. Car vous pouvez bien penser ce que vous voulez, un gars qui bégaie n’a jamais l’air intelligent… Et je vous prie de croire que cela constitue sans aucun doute le handicap majeur du bègue… et ce, tant dans sa vie professionnelle que personnelle.
Prenons les filles, par exemple. Comment pensez-vous qu’un bègue s’y prend pour approcher une fille ? Il ne l’approche pas, c’est tout… car le désir social, toujours médiatisé, défavorise le bègue. Dans la mesure où on désire ce que socialement on nous montre comme désirable, les chances qu’une jeune fille porte son attention sur un bègue s’avèrent plutôt minces. Aussi ai-je mis beaucoup de temps avant de sortir avec une fille… comme j’ai mis du temps à asseoir ma situation professionnelle.
Honnêtement, je ne m’en suis pas trop mal sorti dans la vie, notamment en raison d’une découverte essentielle que j’ai faite assez tôt dans mon adolescence : je ne bégaie pas quand j’écris. Au siècle de l’image, moi j’ai privilégié l’écrit… C’est ce qui m’a permis d’obtenir de bons résultats à l’école, de réussir le concours d’entrée dans la fonction publique et, bien entendu, de me faire ma première copine… parce que, tout simplement, quand je tombais amoureux d’une fille, ne pouvant pas lui parler sans risquer de tout foutre par terre avec l’air idiot du bègue, je lui écrivais… Ma première « vraie » copine (par vraie, j’entends « fréquentation sur une base régulière »), je l’ai eue à un âge où mes amis en avaient depuis plusieurs années déjà. Je l’ai conquise en glissant une lettre sous la porte de sa chambre. (Nous vivions alors à plusieurs dans un ancien presbytère.) Dans cette lettre, je lui avouais mes sentiments, bien entendu. Le soir, en rentrant à la maison, elle a frappé à ma porte et, avec un large sourire, m’a dit : « Moi aussi »
À l’instar de tous ceux qui vivent avec un handicap, le bègue trouve en lui un moyen de contournement pour avancer dans la vie. Certains, comme le héros duPetit Bonzi, dressent une liste de mots alternatifs sur lesquels ils ne butent pas. D’autres recourent à d’autres moyens. Pour ma part, je l’ai fait à ma manière de sorte que ce handicap n’a pas été un obstacle à mes réalisations. Et je suis aussi heureux et malheureux que la plupart d’entre vous. Ça dépend des jours, quoi…
- Billet de Daniel Ducharme
samedi 13 juin 2015
Je ne bégaie pas quand j’écris
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lundi 20 avril 2015
Rien n’est moins aisé
Rien n’est moins aisé
Que d’écrire
Simplement
Humblement
Il faut un art infini
Pour paraître
Balbutier
L’eau qui bruit doucement
Limpide calme sereine
Légèrement sévère
Sous sa feinte candeur
Possède
Mille artifices
- Poème d'Aymeric Brun
Que d’écrire
Simplement
Humblement
Il faut un art infini
Pour paraître
Balbutier
L’eau qui bruit doucement
Limpide calme sereine
Légèrement sévère
Sous sa feinte candeur
Possède
Mille artifices
- Poème d'Aymeric Brun
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dimanche 12 avril 2015
L'amour virtuose
Au loin déjà, les barques muettes
Baisent tout l’or assoupi des eaux.
O lune pleine entre les roseaux !
Tremblant d’aimer nos deux silhouettes.
Comme en bijou l’extase qui vient
A la nuit blonde, accole ses lèvres,
Et comme flotte avec d’amples fièvres
Un absolu presque diluvien.
Quelle touffeur mêlée à l’espace !
Il fait si chaud, même après minuit.
Ton parfum clair, ma belle de nuit,
Devant mon cœur, et passe… et repasse…
La longue berge ineffablement
Voit s’élever des caresses d’ailes,
Et l’onde mauve aux larmes fidèles
Sans cesse dit notre enchantement.
Eveils soyeux, libre apothéose ;
Nous devenons ce que l’homme fut :
Une harmonie, un songe à l’affût
Que baigne ici l’amour virtuose.
- Poème de Thierry Cabot, extrait de La Blessure des mots
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dimanche 22 février 2015
La Huitième Couleur : Les Annales du Disque-monde, Tome 1 (Terry Pratchett)
Je n'avais jamais lu un roman associé au genre fantasy avant aujourd'hui. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ces mondes fantastiques issus directement du cerveau plus ou moins dérangé d’un auteur ne m’ont jamais attiré. Aussi n'ai-je pas lu Le seigneur des anneaux de Tolkien, la référence en la matière. Comment beaucoup de mes contemporains, je me suis simplement contenté de voir l’adaptation cinématographique de cette œuvre… parce qu'il fallait bien accompagner mon fils, devoir de père oblige ! Mais même au cinéma, cela ne m’a guère enchanté, de sorte que je m'endormais généralement dans le premier quart du film tellement je trouvais ça d'un ennui mortel. (À ce propos, le mage Rincevent, le héros du Disque-monde, dit qu’entre la passion et l’ennui, il préfère volontiers l’ennui… et je dois reconnaître, un peu lâchement, que je suis parfois de son avis.) Bref, à tort ou à raison, je n'ai jamais eu envie de lire cette série de romans qu'on ne cesse d’encenser depuis des lustres.... Cependant, un peu par hasard pendant les fêtes de fin d’année, je suis tombé sur le premier tome des Annales du Disque-monde de l’auteur britannique Terry Pratchett. Ma liseuse une fois chargée, j’ai débuté la lecture de cet ouvrage… en me surprenant d’éprouver du plaisir ! Le genre venait de gagner un adepte de plus…
D’emblée je dois préciser une chose : le monde de Pratchett n’a pas grand-chose à voir avec celui de Tolkien. Chez Pratchett, le monde est un immense disque qui repose sur les dos de quatre éléphants géants qui le transportent en se dirigeant, en une marche lente, vers l’infini. Nulle quête de l’anneau… mais une déroute incroyable qui entraîne Rincevent, un mage plutôt raté (il n’a jamais terminé son cours de magie à l’Université de l’Invisible) sur les chemins de ce monde incertain, voire périlleux. Accompagné de Deuxfleurs, un touriste naïf au bagage ambulant, Rincevent essaie de trouver un endroit tranquille pour installer ses pénates, fuyant l’incendie d’Ankh-Morpork… dans lequel il a une part de responsabilité. Bien entendu, sa route est parsemé d’embûches : des dieux et déesses, des trolls, des assassins et voleurs, des elfes, etc. Mais je renonce à vous raconter… tellement cette histoire est farfelue.
Le monde de Pratchett est à l’opposé de celui de Tolkien : il est tordu, baroque, hilarant… et je l’ai aimé autant que j’ai détesté celui de Tolkien. Pour conclure, si vous êtes un fan du Seigneur des anneaux, il est probable que vous ne le serez pas des Annales du Disque-monde.
La Huitième couleur constitue le premier volume de cette série qui en compte trente-neuf… Rédigé en 1983, il a fallu dix ans pour le rendre accessible aux lecteurs francophones. En effet, les éditions L’Atalante, qui diffuse maintenant toute la série en version ePub sans DRM (et à un prix fort raisonnable en plus) a entrepris de la publier en 1993.
Pratchett, Thierry, La Huitième Couleur : Les Annales du Disque-monde, Tome 1. L'Atalande, c1983, 1996. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.
– Compte rendu de Daniel Ducharme
D’emblée je dois préciser une chose : le monde de Pratchett n’a pas grand-chose à voir avec celui de Tolkien. Chez Pratchett, le monde est un immense disque qui repose sur les dos de quatre éléphants géants qui le transportent en se dirigeant, en une marche lente, vers l’infini. Nulle quête de l’anneau… mais une déroute incroyable qui entraîne Rincevent, un mage plutôt raté (il n’a jamais terminé son cours de magie à l’Université de l’Invisible) sur les chemins de ce monde incertain, voire périlleux. Accompagné de Deuxfleurs, un touriste naïf au bagage ambulant, Rincevent essaie de trouver un endroit tranquille pour installer ses pénates, fuyant l’incendie d’Ankh-Morpork… dans lequel il a une part de responsabilité. Bien entendu, sa route est parsemé d’embûches : des dieux et déesses, des trolls, des assassins et voleurs, des elfes, etc. Mais je renonce à vous raconter… tellement cette histoire est farfelue.
Le monde de Pratchett est à l’opposé de celui de Tolkien : il est tordu, baroque, hilarant… et je l’ai aimé autant que j’ai détesté celui de Tolkien. Pour conclure, si vous êtes un fan du Seigneur des anneaux, il est probable que vous ne le serez pas des Annales du Disque-monde.
La Huitième couleur constitue le premier volume de cette série qui en compte trente-neuf… Rédigé en 1983, il a fallu dix ans pour le rendre accessible aux lecteurs francophones. En effet, les éditions L’Atalante, qui diffuse maintenant toute la série en version ePub sans DRM (et à un prix fort raisonnable en plus) a entrepris de la publier en 1993.
Pratchett, Thierry, La Huitième Couleur : Les Annales du Disque-monde, Tome 1. L'Atalande, c1983, 1996. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.
– Compte rendu de Daniel Ducharme
mercredi 15 octobre 2014
Ô mon âme pourquoi te déguises-tu
Ô mon âme pourquoi te déguises-tu
Combien de masques
De dominos
Ô mon âme
Possèdes-tu
Je n’ai ni loups
Ni fards
Je suis
Simplement
Mobile mouvante ductile
Fluante
- Poème d'Aymeric Brun
Combien de masques
De dominos
Ô mon âme
Possèdes-tu
Je n’ai ni loups
Ni fards
Je suis
Simplement
Mobile mouvante ductile
Fluante
- Poème d'Aymeric Brun
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samedi 4 octobre 2014
Réalité
Tremblements de terre, tsunamis, inondations, Ebola,
Guerres, attentats, décapitations, génocides, Hezbollah,
Boko Haram, Daech, Hamas, Al-Quaida, bref l’horreur:
Notre monde aujourd’hui vit dans la pire des terreurs.
Terre de misère et de souffrances, combien de massacres
Faudra-t-il encore pour que les puissants des lois et des sacres
Prêchent l’espérance et apportent enfin aux hommes le salut,
Quand auront-ils le courage de proclamer : «Jamais plus» !
A l’heure où les thèses antihumaines sont banalisées,
A l’ère où dans les idées fausses notre monde est enlisé,
En famille, dans les usines, dans les partis et les bureaux,
Les thèses racistes redeviennent le mobile des bourreaux.
Les pseudo-vérités prônées, glorifiées par les agitateurs
Engendrent les meurtres dont ils sont les ambassadeurs.
Dieu seul ne suffit plus à la population: il lui faut un chef,
Un meneur envoutant capable de mettre de l’ordre dans le fief,
Un chef autoritaire, envoyé du Seigneur, émule de la géhenne,
Venu offrir au troupeau ignorant les avantages de la haine
Et avec elle l’amputation de la démocratie et de ses libertés,
Le paupérisme, l’imbécilité et, bien sûr, le droit de décapiter.
Grandeur et décadence, elle est revenue l’heure de la barbarie,
De l’amnésie intellectuelle, de la terreur et de la sauvagerie.
La justice, la vérité, l’équité et la liberté ne sont jamais acquises,
Aujourd’hui, «tout ne va pas très bien Madame la Marquise» !
– Poème de Michaël Adam
Guerres, attentats, décapitations, génocides, Hezbollah,
Boko Haram, Daech, Hamas, Al-Quaida, bref l’horreur:
Notre monde aujourd’hui vit dans la pire des terreurs.
Terre de misère et de souffrances, combien de massacres
Faudra-t-il encore pour que les puissants des lois et des sacres
Prêchent l’espérance et apportent enfin aux hommes le salut,
Quand auront-ils le courage de proclamer : «Jamais plus» !
A l’heure où les thèses antihumaines sont banalisées,
A l’ère où dans les idées fausses notre monde est enlisé,
En famille, dans les usines, dans les partis et les bureaux,
Les thèses racistes redeviennent le mobile des bourreaux.
Les pseudo-vérités prônées, glorifiées par les agitateurs
Engendrent les meurtres dont ils sont les ambassadeurs.
Dieu seul ne suffit plus à la population: il lui faut un chef,
Un meneur envoutant capable de mettre de l’ordre dans le fief,
Un chef autoritaire, envoyé du Seigneur, émule de la géhenne,
Venu offrir au troupeau ignorant les avantages de la haine
Et avec elle l’amputation de la démocratie et de ses libertés,
Le paupérisme, l’imbécilité et, bien sûr, le droit de décapiter.
Grandeur et décadence, elle est revenue l’heure de la barbarie,
De l’amnésie intellectuelle, de la terreur et de la sauvagerie.
La justice, la vérité, l’équité et la liberté ne sont jamais acquises,
Aujourd’hui, «tout ne va pas très bien Madame la Marquise» !
– Poème de Michaël Adam
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vendredi 8 août 2014
Carnage
La folie meurtrière se déchaine, la haine a monté d’un cran
La mort fauche sur les plages, tuant jeunes, vieux et civils
Les missiles et les bombes ici et la explosent sur les écrans
En temps réel on voit les cadavres s’empiler dans les villes.
Impuissants face à la tuerie, les gens hurlent leur douleur
Chez eux on crie «mort aux juifs», ici «mort aux arabes»
Allah est en vert et Yahvé en bleu, deux couleurs du malheur
Les dieux se font la guerre dans les plaines de Gaza et de Moab.
Là-bas, j’ai vu parmi les enfants morts un petit animal, un ânon
Atteint par des éclats d’obus il agonisait lentement sur les gravats
Autour de lui, les réfugiés effarés piétinaient dans le bruit des canons
Sans faire attention à ce misérable équidé tué par les enfants de Jéhovah.
Mon regard s’est porté vers cette pauvre bête et j’ai senti soudain
Monter en moi un flot de pitié pour cette pauvre créature sans défense
Gisant dans ce paysage de mort et de désolation qui ressemble à Verdun
Et j’ai pleuré pour ces enfants et cet âne qui m’ont rappelé mon enfance.
– Poème de Michaël Adam
La mort fauche sur les plages, tuant jeunes, vieux et civils
Les missiles et les bombes ici et la explosent sur les écrans
En temps réel on voit les cadavres s’empiler dans les villes.
Impuissants face à la tuerie, les gens hurlent leur douleur
Chez eux on crie «mort aux juifs», ici «mort aux arabes»
Allah est en vert et Yahvé en bleu, deux couleurs du malheur
Les dieux se font la guerre dans les plaines de Gaza et de Moab.
Là-bas, j’ai vu parmi les enfants morts un petit animal, un ânon
Atteint par des éclats d’obus il agonisait lentement sur les gravats
Autour de lui, les réfugiés effarés piétinaient dans le bruit des canons
Sans faire attention à ce misérable équidé tué par les enfants de Jéhovah.
Mon regard s’est porté vers cette pauvre bête et j’ai senti soudain
Monter en moi un flot de pitié pour cette pauvre créature sans défense
Gisant dans ce paysage de mort et de désolation qui ressemble à Verdun
Et j’ai pleuré pour ces enfants et cet âne qui m’ont rappelé mon enfance.
– Poème de Michaël Adam
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dimanche 6 juillet 2014
1989 Crépuscule sur la rivière Kwaï

Lors d’un périple en Thaïlande, nous étions descendus deux jours au Kwaï Lodge, un hôtel flottant amarré devant un magnifique jardin tropical. Le plancher de bambou tressé était simplement fixé sur des flotteurs, bidons de deux cent litres vraisemblablement de récupération. Trois radeaux composaient le Lodge. Au centre l’accueil, le bar et le restaurant. De part et d’autre, les chambres aux cloisons de bambou étaient alignées, portes donnant sur la rivière. Un petit parapet de bois évitait d’y plonger par inadvertance. Des multitudes d’orchidées étaient suspendues sur cette passerelle. Chaque soir, une serveuse en sari les décrochait une par une et les arrosait en les immergeant brièvement dans le courant…
Ce jour là, il y avait eu une excursion sur le fleuve. Nous étions tous montés sur un radeau pourvu de sièges et d’un dais pour assurer un peu d’ombre pendant la journée. Il était tiré par une de ces pirogues que les mariniers thaïs équipent d’un moteur de voiture, l’hélice allant jusque sous l’eau par l’entremise d’un long et mince arbre d’acier…La large rivière s'écoulait lentement entre des berges basses couvertes par la luxuriance de la végétation des tropiques. Parfois, un espace défriché permettait un accostage pour atteindre plus loin un ensemble de paillotes serrées à l’orée des arbres. Un buffle pattes immergées se rafraîchissait…
Sur le retour, nous fûmes pris par la tombée du jour. Les insectes et les batraciens donnèrent le signal. Le bruit devint intense, complexe mais toujours strident : coassements et stridulations s’opposaient puis faisaient cause commune pour ce concert mouvant de fin d’après midi. Soudain la lumière baissa …

A l’ouest, sur la rive gauche, l’horizon s’enflamma. Les couleurs déclinèrent en teintes pastel toutes les tonalités du jaune à l’orange, du bleu au violet, de façons discontinues, par fines touches très étirées, juxtaposées, impressionnistes. Les roses s’installèrent, les arbres devinrent ombres chinoises aux délicates ciselures. Dans un dernier très bref sursaut, la lumière repris tout son éclat puis s’éteignit. Nuit soudaine. Des eaux noires du fleuve zébrées d’argent montaient de lourdes effluves porteuses d’une brume légère qui lentement occupa tout le dessus des flots…
Nous étions là, ébahis, saoulés d’images, stupéfaits par la sur-naturelle et primitive beauté de ce spectacle.

– Billet de Jean-Louis MILLET
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